Por la razon o la fuerza (1)
Alain Devalpo

 

A Nestor de Santiago
Reclus dans leurs montagnes du nord du Chili, les Indiens Pehuenches résistent depuis 450années. Mais la route les a rejoints.
" Ma femme et moi ne savons ni lire ni écrire. C’était la volonté des ancêtres de s’isoler pour défendre la race indigène. Après le coup d’Etat (2), j’ai demandé au gouvernement la construction d’une route et d’une école ", proclame hautainement le cacique (3).
Dans sa cahute de planches grossières mal ajustées, autour du foyer qui enfume jusqu’au calumet, la voix caverneuse du cacique de Cauñicu résonne sous une averse de printemps. C’est le pays des nuages où, l’hiver dernier, le terremoto blanco a contraint la région à se pelotonner des semaines durant. L’été qui arrive va assécher les ruisseaux et sera dur à la peau, comme toujours.
Le sage, généralement avare en paroles envers l’huinca (4), avoue son contentement de recevoir du monde qui vient de loin pour l’écouter. Il plisse les yeux afin de mieux revoir ses quatre-vingts ans passés : " A entendre les conversations des anciens, quand ils sont arrivés ici, il n’y avait rien. Passa le temps, nous sommes restés. Nous vivions mal, mais tranquilles. "
Dehors, le paysage est majestueux, mais ce ne sont pas les terres d’Arcadie : la montagne épuise le mollet et la forêt réserve peu d’espace à l’homme et à ses petits. Pour survivre à ces saisons rudes, il faut avoir l’écorce résistante comme les araucarias multicentenaires, qui ont conquis les cimes. Plusieurs milliers de Pehuenches habitent ces pentes arborées et inhospitalières, dernières avant les blancheurs éternelles.
Premiers contacts
A l’arrivée des conquistadores, les Mapuche (ou Araucanos), qui peuplaient les terres au sud du fleuve Biobio, opposèrent une farouche résistance aux ardeurs de Pedro de Valdivia, fondateur de Santiago du Chili, qui, prisonnier, fut même jugé par leurs soins et condamné aux plaines éternelles en 1546.
Ces indigènes vivaient en communautés développant peu de contacts les unes
avec les autres. Aujourd’hui, l’une des plus isolées est celle des Pehuenches, ou " hommes du Pehuen ", que la domination des armes à feu coloniales repoussa progressivement vers les inaccessibles forêts aux flancs de la Cordillère.
Le long du rio Queuco s’égrènent jusqu’à la frontière argentine les communautés de Piltril, Cauñicu, Maya-maya et Trapa-trapa. L’ordinaire se compose de moutons, chèvres, porcs, œufs et cueillettes capricieuses, dont celle des pignons du pehuen (arbre qu’ils vénèrent), base de leur nourriture. Les cabanes dispersées occupent de maigres espaces grignotés aux bois afin d’élever quelques bêtes et cultures vivrières : " Rien ne pousse, la Cordillère est de la pure pierre. " Faute de fourrage pour l’hiver et signe de misère, les chevaux sont rares.
La route
La sœur Tehualca, missionnaire ayant œuvré pour la congrégation de l’Enfant-Jésus cinq années à leurs côtés – " sans devenir des leurs " –, est plus prosaïque : " A peine s’il existait un chemin qu’il fallait parcourir à cheval pour apporter la parole de Dieu. Pour construire l’école (105élèves), le dispensaire (ce jour, il a fallu six heures pour évacuer un habitant victime d’une thrombose) et la chapelle, il a tout fallu porter à l’épaule. C’était harassant. Ce sont aussi les Pehuenches qui ont construit la route (5) que des machines avaient grossièrement tracée. Sans outils, non payés, à peine s’ils étaient nourris, à les voir travailler de la sorte, j’avais la sensation de revivre l’Ancien Testament "... à la veille du troisième millénaire, fin des années 80.
L’avis de Manuel, Chilien pur et dur, ancien des mines de charbon, qui s’est épris de sympathie pour ces " sauvages " qu’il vient saluer régulièrement, est encore plus amer : " Si les militaires ont laissé faire, c’était pour savoir s’il y avait des richesses à exploiter. " Les " hommes de fer " des débuts de la Conquista sont devenus hommes d’affaires. Une bonne partie des terres leur est acquise, ainsi qu’aux politiques, et là où ce fut possible sans investissements lourds, les plus beaux arbres prirent le chemin de la scierie. " Plus haut, il existe des thermes naturels utilisés par des générations de Pehuenches. En jonglant avec les susceptibilités, la municipalité a réussi à se les approprier. " Désormais converti en attrape-touristes, même les autochtones doivent payer pour y entrer.
Les Pehuenches ont donc eux-mêmes ouvert en grand la voie à leur propre disparition. Avec la route arrivèrent argent, colons et marchands peu scrupuleux, dont l’un d’eux, comme au bon vieux temps, achetait ponchos, fruits, animaux... payant en promesses, mauvais vin ou sac de farine.
Si les sœurs surent établir un rapport de confiance et d’entraide avec les Indiens et furent bien acceptées, cela n’a pas été le cas avec colons et gouvernants, qui ont toujours bâti leurs relations sur l’exploitation et non sur une mutuelle compréhension.
Une culture est communautaire, l’autre individualiste. L’une communie avec la nature, l’autre la dompte. L’une échange, l’autre vend, l’une se contente, l’autre produit du superflu et, surtout, l’une est minoritaire et l’autre majoritaire, voire militaire.
Lutte inégale entre deux siècles
Les Pehuenches pensent à contre-courant. " Leur mentalité est particulière. Ils ne font jamais de provisions. Solo lo que se necesita para el día, disent-ils. "
Et on voudrait d’un coup les plonger dans une réalité économique dont ils ignorent les mécanismes et auxquels on se garde bien de les former. Pourtant, " les enfants s’adaptent parfaitement à l’école. Ils apprennent aussi vite que les autres malgré le manque de moyens ", affirme sœur Tehualpa, du haut de ses trente années d’enseignement.
La congrégation religieuse semble bien solitaire à tenter d’élever le niveau culturel et sanitaire de cette communauté. Tout en introduisant des nouveautés pour améliorer la vie quotidienne (potagers et apiculture), les sœurs tentent de sauvegarder patrimoine et culture indigènes, notamment les travaux de tissage. Mais cette volonté caritative a des limites vite atteintes : " Il y a deux ans, faute de technicien, une maladie a décimé les ruches. "
En deux décennies, la révolution s’est faite à toute vapeur. Ces derniers temps est imposé un programme de parcellisation des terres en contradiction totale avec la manière de vivre en commun : c’est un génocide culturel, un ethnocide.
Résolument optimiste, le cacique poursuit : " L’école a brisé la solitude. Depuis son arrivée, on passe mieux le temps. Les enfants y reçoivent des repas, nous sommes moins arriérés. " " L’analphabétisme des plus jeunes a disparu, mais très peu poursuivent les études après le premier cycle. Les parents sont réticents à les voir partir ", comme dans de nombreuses populations rurales. Car même si la situation qui les attend à la ville n’est guère enviable (ménages, travaux au noir...), elle fait rêver de nombreux jeunes.
La menace du barrage
Quelque peu cynique, Manuel trouve que, " dans son malheur, la communauté de Cauñicu a de la chance : ses territoires, pour l’instant, renferment peu de richesses convoitées par les Blancs ". Si ces derniers privilégiés ont encore le droit de vivre leur " sauvagerie ", ce n’est pas le cas d’autres qui, en amont, sur le fleuve Biobio, ont l’infortune d’être installés aussi loin qu’on s’en souvienne dans une vallée où le holding Enersis prévoit la construction d’un barrage. " Enersis propose aux Indiens de construire ailleurs, et à ses frais, des maisons plus confortables. A entendre le babil du chargé des relations publiques, le bien-être des populations indiennes lui importe tant qu’on se demande si le barrage n’est pas simplement une excuse pour œuvrer au développement des Pehuenches ", explique Manuel.
En fait cela ne représente que quelques subsides, des miettes. Le projet se développera à leurs dépens. Ils ne verront pas l’ombre des richesses qui seront extirpées de leurs terres. L’électricité servira aux entreprises qui, elles aussi, exploitent le riche milieu naturel chilien (scieries, pêcheries...) et dont le meilleur de la production est exporté vers les pays développés. Loin de l’humanisme affiché par les autorités, Manuel ne s’en laisse pas conter : " S’ils souhaitent construire ici, c’est simplement car c’est le projet le moins coûteux. "
" Lorsque nous sommes arrivées, nous avons installé une petite centrale électrique pour nos besoins, explique sœur Tehualpa. Nous avons proposé d’installer l’électricité dans les maisons proches, personne n’en a voulu. Ils croyaient que c’était une invention du démon. "
Aujourd’hui, les avis ont évolué, mais il n’est pas question qu’Enersis en équipe les habitations autochtones. Il faut déplorer, une fois encore, que l’échange se fasse à sens unique. Les terres s’appauvrissent ainsi que la qualité de vie de leurs anciens propriétaires. Comme avec le tourisme, qui, s’il se développe, se fait toujours à leurs dépens.
Expropriations
Face à l’éventualité d’un relogement, le cacique n’est pas obtus : " Si on me propose de bonnes terres, je pars sans problème. Nous avons de bons bras et de bonnes jambes prêtes à travailler. " Mais les " relogements " proposés jusqu’à ce jour aux communautés expulsées sont toujours plus proches des sommets, là où les neiges ne fondent que quelques mois par an, là où les Indiens pourront mourir de faim en liberté.
Malgré la route, l’isolement des communautés longeant le Queuco se poursuit; de nature économique et sociale cette fois. Ces sauvages (mais libres) n’entendent rien aux sages principes économiques des écoles de Chicago. Certains s’offusquent de les voir dilapider – en les vendant - les terres gracieusement offertes par le gouvernement (6). C’est faire fi d’une philosophie qui se contente de peu et a coutume de voir revenir le printemps après le rude hiver. Aussi les aides au développement vont plus volontiers aux projets des colons, meilleurs élèves de la doctrine du libre (mais sauvage) échange. Les efforts remarquables de la congrégation ne sont que de faibles palliatifs au gouffre d’indifférence, voire de mépris, qui entoure ces populations. A ce jour, c’est l’unique soutien qui permet aux esprits de plier sans rompre... avant de sombrer dans le mauvais alcool et d’être réduit au chapardage par nécessité.
Il serait vain de nier que la rencontre entre les deux civilisations devait se produire un jour ou l’autre. Si certains se réfugient dans l’immobilisme et l’isolement pour contrer la rapacité du progrès, ce n’est pas le cas du cacique de Cauñicu, qui tente d’y préparer sa communauté. Esprit ouvert, il aurait espéré un échange plus fructueux, notamment en matière d’environnement, où ces " sauvages " connaissent bien le chant de leurs terres. En écho, ceux qui prétendent apporter développement et connaissance corrompent, asservissent ou relèguent.
Chute inattendue
Courant octobre 1997, une opération boursière douteuse permet au partenaire espagnol (Endesa España) de s’emparer de la majorité des sièges de la direction du holding Enersis. A jouer en Bourse ses valeurs nationales, le Chili se réveille une fois de plus perdant. L’énergie nationale est désormais aux mains de capitaux étrangers et l’indépendance énergétique du pays mise aux enchères de la mondialisation. Le torrent de réactions est bien tardif. Il aura fallu finalement 450 années aux descendants de Valdivia pour s’emparer des richesses mapuches.
Les Indiens qui gênent n’ont guère de recours pour entraver la marche forcée du " progrès " malgré une " loi indigène " censée les protéger. Une " toma " symbolique (reprise de terres), en 1992, a valu de lourdes condamnations à 134 Mapuches de 18 à 78 ans. " Parmi eux, 30 femmes avec des peines de prison et de lourdes amendes. Condamnés par jugement de la Cour suprême le 19 mars 1994 " (7), qui considéra cette fois-ci la reprise comme étant un vol. Bienveillante justice qui, dans le cas improbable où le Conseil des ministres prendrait fait et cause pour les Pehuenches, autorise l’entreprise privée à recourir aux tribunaux pour défendre ses intérêts.
Que représentent quelques centaines de familles face aux intérêts " vitaux " du pays et aux sommes en jeu? Ce serait une surprenante happy end que voir les Pehuenches tirer leur épingle du jeu. Telle une idée sortie en armes d’esprits intransigeants, si ce n’est par la raison, ce sera par la force qu’ils abdiqueront, comme le proclame la devise du Chili, pays conquérant comme aux premiers temps.
Avis critiques
Lautaro (8) réveille-toi, le progrès va grignoter les derniers espaces vitaux de ton peuple. Manuel ne laisse place à aucun doute. Tout comme les mineurs, les Indiens seront repoussés dans leurs ultimes retranchement, puis plongés sous des milliers de mètres cubes d’oubli. Bien peu iront regarder sous la surface lisse des eaux du barrage les conditions réelles dans lesquelles l’histoire passée aura été ensevelie. En attendant, il participera au prochain Ngillatun (9), où l’huinca est convié à titre exceptionnel, en espérant que ce ne soit pas le dernier.
Sœur Tehualpa, une fois n’est pas coutume, est en proie à des doutes profonds : " A leur manière, ils étaient heureux. En vérité, je ne sais si le changement est positif. Ils ont perdu une partie de leur culture. Très peu de gens se préoccupent d’eux. On ne connaît par leur réalité. Il faudrait un travail de fourmi pour qu’ils s’adaptent. "
L’espoir est ténu, mais le cacique, fidèle à sa bonne humeur, reste incorrigiblement optimiste et imagine des lendemains meilleurs : " Il faudrait un internat où accueillir les enfants qui ont deux heures de marche pour arriver à l’école. Les jours de mauvais temps, ils ne peuvent venir. Le gouvernement a dit qu’il ferait todo lo posible. " Même si certains de ses fils resteront à la ville, il veut croire que la plupart reviendront travailler pour la communauté.
A chaque jour sa peine; il fait confiance à l’avenir, comme les visages de lune qui se pressent dans le bus du dimanche après-midi pour regagner les collèges de la vallée. Enfants indigènes bénéficiaires de bourses obtenues par les sœurs ou fils et filles de colons, dans l’habitacle du bus pourri, tous sont soumis aux mêmes cahots de la route mal entretenue. Pourquoi ces grands yeux curieux ne croiraient-ils pas l’affiche de l’Unicef plantée sur le mur de l’école Cauñicu?
" Chaque enfant a le droit :
à avoir sa propre culture, langue et religion;
à ne pas être discriminé par le seul fait dêtre différent des autres. (10) "
Puisque qu’ils savent désormais lire et que des grandes personnes l’ont écrit, c’est que cela doit être vrai. En espérant que l’école remplisse pleinement son rôle éducatif, elle pourrait être le lieu où les nouvelles générations apprendraient à se comprendre et à vivre ensemble.
 
1) Devise de la nation chilienne.
2) En 1973.
3) Chef traditionnel.
4) Etranger.
5) Travaux financés par l’évêché.
6) Pratique désormais interdite par la loi mais contournée.
7) Extrait de Importancia de la cultura mapuche de Sergio San Martin.
8) Chef mapuche qui organisa la résistance face aux conquistadores.
9) Fête religieuse qui a lieu deux fois l’an.
10) Extrait de la Charte des droits des enfants.
Sources : maintenant la lettre n 25 juin 1998