Ces arbres de malheur
Claire Martin
La destruction des forêts chiliennes et leur remplacement par des plantations artificielles engendrent une série de calamités écologiques et sociales. Reportage de Claire Martin

Des pins et des eucalyptus, plantés en lignes droites, à perte de vue. Des paysages de désolation là où ils ont été rasés. Des camions chargés de troncs d’arbres qui n’en finissent pas de passer. Au sud du Chili, dans les régions du Bio-bio et de l’Araucanía, les plantations des grandes entreprises forestières couvrent 80 % des sols cultivables. Cette monoculture a fini par remplacer les forêts natives. Ces « forêts » plantées composent un paysage monotone et oppressant qui encercle les villages. Omniprésentes visuellement, elles le sont aussi économiquement. La coupe des arbres et l’industrie du papier forment le principal (et presque unique) secteur d’activité de la région. Toutes les familles du coin comptent au moins un travailleur dans le bois, quand on n’y est pas forestier de père en fils.


Après la coupe, les plantations, qui couvrent 80 % des sols cultivables, offrent un spectacle de désolation. CLAIRE MARTIN

Pourquoi cette culture intensive ? La région est la plus favorable, du point de vue climatique, à la pousse des arbres, et le bois est la deuxième richesse du Chili. La production appartient à plus de 55 % à deux entreprises chiliennes : Mininco et Arauco, qui font elles-mêmes partie de deux holdings aux mains des hommes les plus riches et les plus influents du Chili [1] .

C’est avec l’ex-dictateur Augusto Pinochet, après le coup d’État du 11 septembre 1973, que commence la plantation de ces espèces importées au Chili, qui poussent rapidement. La Corporation chilienne du bois incite Pinochet à se lancer dans cette matière première. En octobre 1974, le décret 701, encore en vigueur, octroie dans certaines régions des subventions aux plantations forestières à hauteur de 70 %, voire 90 %, de leur chiffre d’affaires. Selon une étude du Mouvement mondial pour les forêts, « fin 1974, les plantations au Chili, en grande partie publiques, atteignent 450 000 hectares. En 1994, elles couvrent 1 750 000 hectares (79 % de pins et 14 % d’eucalyptus) ». Aujourd’hui, elles représentent 2,2 millions d’hectares, soit près de deux fois l’Île-de-France (22 000 km2). Si les entreprises prospèrent ­ Celco pourrait bientôt devenir la première productrice mondiale de pulpe de papier ­, les régions où elles sont installées restent parmi les plus pauvres du pays. « Le problème, explique Ahimalec Benítez, le maire de Curanilahue, petite ville de 32 000 habitants au milieu des plantations, c’est que les lois continuent de privilégier les grandes entreprises au détriment des travailleurs. Quand l’entreprise fait des centaines de millions de dollars de bénéfices, elle paye ses travailleurs au salaire minimum [200 euros brut]. » Sa commune est la douzième plus pauvre du pays, avec 12 % de chômage (la moyenne nationale est de 8 %) et 32 % d’habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté. « Pourtant, 65 % des gens qui travaillent dans le bois sont de la commune », souligne le maire.

Début mai 2007, on prend enfin conscience au Chili des conditions misérables dans lesquelles vivent les travailleurs forestiers. Près de 5 000 sous-traitants de l’entreprise Bosques Arauco (une des entreprises d’Arauco) se mettent en grève. Ils demandent une augmentation de 40 % de leur salaire et des conditions de travail dignes, comme le paiement des heures supplémentaires, une prime de Noël ou tout simplement des sanitaires sur leur lieu de travail. Leur grève est illégale. Selon la législation chilienne, les employés d’entreprises sous-traitantes ne peuvent négocier directement avec l’entreprise donneuse d’ordre. « Toutes nos revendications auprès des entreprises sous-traitantes sont restées lettre morte, souligne Jorge Gonzalez, président de la Confédération des travailleurs forestiers (CTF). Elles n’ont pas les moyens de nous augmenter car elles font elles-mêmes très peu de bénéfices. »

Après plusieurs mois de vaines négociations, les grévistes se tournent directement vers Bosques Arauco. Le 3 mai, ils occupent la route qui longe l’usine de cellulose Arauco. Les CRS les délogent avec une violence disproportionnée. Un travailleur de 26 ans, Rodrigo Cisternas, meurt, criblé de balles. Il s’était emparé d’une des petites grues pour renverser un camion rempli de policiers, voyant les CRS détruire sa voiture sans motif. « Ils auraient pu tirer dans les pneus », se souvient Nelson Guttierez, conducteur de grue de 36 ans, qui se trouvait à côté de Rodrigo Cisternas. « Les CRS ont protégé les biens de l’entreprise avant nos vies », conclut-il. Une enquête est menée par la justice militaire.

Cependant, le ministre de l’Intérieur, Belisario Velasco, a déjà rendu son verdict : la police a fait ce qu’elle avait à faire. Le signal est clair : au Chili, on peut se faire tuer parce qu’on manifeste. Mais, trois jours plus tard, lors des funérailles, plus de vingt mille personnes accompagnent le cercueil. Pas un policier ou représentant de l’État n’est présent. La colère est à son comble.

Sous la pression du ministre du Travail, un accord est finalement trouvé le 9 mai : 90 euros d’augmentation des salaires de base pour les 12 000 travailleurs sous-traitants de Bosques Arauco. Autrement dit, de 12 % à 52 % d’augmentation de salaire. L’entreprise s’engage également à respecter 21 points faisant partie de la législation en vigueur : l’indemnisation des années de service, l’indemnisation des familles de travailleurs victimes d’accident mortel (il y en aurait 30 par an, selon le syndicat CTF, un chiffre contesté par l’entreprise), l’épandage par voie aérienne de pesticides uniquement sur les arbres, et non sur les travailleurs, etc.

Les entreprises forestières, soutenues par les gouvernements de la coalition de centre-gauche au pouvoir depuis dix-sept ans, ne sont pas seulement coupables d’une pollution visuelle. S’il n’existe pratiquement pas d’études le démontrant, du fait du lobby qu’elles exercent, les dégâts sur l’environnement sont impressionnants. « Les pins acidifient les sols à tel point qu’après eux rien ne pousse », explique Félix González, écologiste de Concepción, la deuxième ville du pays. « Les entreprises assèchent les cours d’eau afin d’arroser leurs plantations, quand elles ne les polluent pas. » « Certains de mes voisins ont retrouvé quelques-unes de leurs bêtes ou leurs chiens morts d’avoir bu l’eau de la rivière », confie Esterlina Sanhueza, 48 ans, qui vit sur un lopin de terre entouré de plantations. Les premières victimes ont été les abeilles et les papillons, qui ont disparu de la région. Cela à cause des épandages par avion de pesticides et de fongicides. « Quand ils passent au-dessus de la maison, l’odeur est tellement insupportable qu’on s’enferme, avec mon mari et mon fils », explique Esterlina Sanhueza.

Même si, aujourd’hui, il n’en reste plus grand-chose, la monoculture sylvestre continue de détruire la forêt native. Il n’est pas rare que des voisins portent plainte contre une entreprise pour des coupes illégales d’arbres dans des zones protégées. « Certains feux de forêt prennent aussi justement là où l’entreprise forestière a besoin de s’étendre », ajoute Félix González. Le 14 août, le Sénat a approuvé une loi protégeant la forêt native, après quinze ans de palabres. C’est dire si le sujet est sensible. La loi existe désormais, mais certains craignent qu’elle ne soit pas respectée. Ce ne sont pas les rares gardes forestiers qui pourront veiller à son application.

Plus médiatiques ont été les catastrophes environnementales générées par les rejets de déchets par les usines de cellulose dans les rivières. Au Chili, les entreprises blanchissent encore au chlore, quand on est passé à l’oxygène dans beaucoup de pays. Celulosa Arauco y Constitución SA (une des entreprises d’Arauco) est ainsi responsable de la mort de centaines de cygnes à col noir, une espèce en voie de disparition, à Valdivia, jolie ville du sud du pays. Son usine à papier rejette depuis 2004 des substances hautement toxiques, qui ont fini par faire disparaître l’aliment principal des cygnes. Au moins ce scandale a-t-il fait naître un timide début de conscience écologique.

Plus récemment, début juin, même entreprise, même scandale, plus au nord cette fois. Dans la commune de Licantén, l’usine de cellulose Licancel tue tous les poissons et les poules d’eau de la rivière Mataquito. L’usine a construit des conduits illégaux déversant dans la rivière des matériaux lourds hautement toxiques. Sur plusieurs kilomètres, les pêcheurs artisanaux retrouvent leur « pêche » flottant sur le dos. Ils n’ont plus de travail. Toute la région est touchée, pour de longs mois, voire des années. Les autorités imposent tout de même à l’entreprise de payer une amende de près de 735 000 euros.

Hautement polluante, peu respectueuse des droits des travailleurs, l’industrie forestière est aussi une menace pour la survie d’un peuple indigène, les Mapuches. C’est sur leurs terres ancestrales que les entreprises se sont installées, et tous les jours une poignée d’entre eux luttent contre leur expansion. Les Mapuches ­ ce qui signifie « gens de la terre » ­ vivent de l’agriculture de survivance, et, pour ce faire, « récupèrent » des lopins en cultivant des terres occupées par les entreprises.

Une forme de lutte qui plaît peu aux trusts. « Les Mapuches qui luttent deviennent vite des "terroristes", les gouvernements successifs prêtant leur appareil répressif aux intérêts des patrons », explique Pablo Ortega, avocat des Mapuches. Aujourd’hui, la plupart des dirigeants des communautés en lutte sont derrière les barreaux, condamnés au cours de « procès douteux », souligne l’Observatoire des droits des peuples indigènes, installé à Temuco, au sud du Chili. Et les violences policières contre les communautés, hommes, femmes et enfants confondus, sont régulièrement dénoncées par Amnesty International et Human Rights Watch. Au Chili de la socialiste Michelle Bachelet, l’État de droit n’existe pas pour tout le monde.

Notes

[1] L’entreprise Mininco appartient au groupe CMPC, d’Eliodoro Matte. L’entreprise Arauco faisait partie du groupe Celco, d’Anacleto Angelini, jusqu’à la mort de ce dernier le 28 août. Les deux hommes comptaient parmi les cinq cents hommes les plus riches du monde, selon la revue Forbes.

[2] L’entreprise Mininco appartient au groupe CMPC, d’Eliodoro Matte. L’entreprise Arauco faisait partie du groupe Celco, d’Anacleto Angelini, jusqu’à la mort de ce dernier le 28 août. Les deux hommes comptaient parmi les cinq cents hommes les plus riches du monde, selon la revue Forbes.

 

Sources : Ces arbres de malheur , Politis, Jeudi 6 septembre.