Chers amis, chers collègues,
Je vous adresse ce courrier afin de vous faire part de la situation préoccupante vécue par les communautés Mapuche situées au Chili. Un climat de violence et de répression règne actuellement à Santiago, Temuko, Traiguen ainsi que dans les communautés.
Certains d'entre vous sont-ils au courant du processus de récupération de terre réinitié depuis plusieurs mois dans les provinces d'Arauco, Malleco et récemment Cautin (VIIIeme et IXeme région). C'est une vingtaine de communautés qui ont ainsi récupéré des terres leur appartenant de droit mais usurpées lors d'un processus d'éradication initié par l'État chilien il y a plus d'un siècle et ayant toujours cours.
Les communautés elles-mêmes ainsi que des organisations Mapuche ont fait appel au gouvernement pour régler la situation de marginalisation économique, sociale et culturelle dont est victime le peuple Mapuche (représentant 10% de la population vivant au Chili). L'une de leurs principales demandes - la récupération d'un espace territorial leur appartenant historiquement et nécessaire à leur développement économique et culturel - ayant été complètement ignorée par le gouvernement chilien, les communautés Mapuche ont suivi le processus de récupération de terres aujourd'hui exploitées par des entreprises forestières (en grande partie multinationales), des particuliers ou l'État.
La réponse du gouvernement a été dans un premier temps un simulacre de dialogue, appuyé par une campagne de dénigration de la part de la presse, avant d'user de la répression aveugle contre les communautés, de la violence pour déloger les occupations, le tout débouchant sur une série d'arrestations au cours de la semaine passée.
Effectuant des recherches universitaires auprès des communautés Mapuche de la région, j'ai été témoin de cette répression touchant des familles qui ont eu la gentillesse de m'accueillir.
- Dans la zone de Traiguen, à la suite de l'attaque de camions forestiers de la Mininco exploitant des terres réclamées par les communautés de Temulemu, Pantano et Didaico un climat de terreur a été instauré, d'abord par les milices armées de la Mininco, puis par l'arrivée d'effectifs imposants de carabiniers (gendarmes), de forces spéciales ainsi que des services de renseignements afin d'imposer l'ordre dans la région.
- Dans la communauté de Temulemu, des perquisitions, accompagnées de menaces et insultes ont été menées dans de nombreuses habitations ; chaque famille a au moins l'un de ses membres appelé à témoigner. Les juges ayant à charge l'enquête sur les attaques des véhicules forestiers essaient ainsi de créer un climat de méfiance au sein même des communautés, incitant à la délation gratuite. Face à la pression des entreprises forestières (pouvoir économique important au Chili), le gouvernement, à travers son pouvoir judiciaire, essaie de trouver des boucs émissaires espérant ainsi que cela serve d'exemple aux autres communautés.
- A la fin de la semaine dernière, 11 Mapuche des communautés de Temulemu et Didaico sont allés de plein gré à une convocation du juge à Traiguen, à la suite de laquelle on leur a signifié leur arrestation.
- A Temuko, Juan Pichùn, fils du Longko (chef) de Temulemu arrêté le même jour, est intercepté à la sortie de l'université catholique où il étudie et emmené à la prison de Traiguen.
- Alors que je vous écris, je viens d'apprendre l'arrestation d'un autre étudiant Mapuche de Temuko, Pedro Cayuqueo alors que celui-ci revenait d'Europe où il effectuait une campagne de sensibilisation auprès de différentes institutions dont l'O.N.U. D'autres étudiants, menacés d'emprisonnement, sont activement recherchés par la police civile.
Ces arrestations injustifiées, au même moment où le gouvernement prétend vouloir dialoguer, font suite à une série de violences similaires perpétrées dans le secteur (voir à ce sujet le témoignage d'un autre étudiant français, Arnaud Fuentes), ainsi que dans d'autres communautés en conflit (Pascual Coña à Tirua, Imperial, Currarehue...).
Tandis que les communautés se sont organisées autour de leur autorité traditionnelle, l'Etat les enferme et choisit ses propres interlocuteurs qui souvent ne sont représentatifs que d'une organisation ou d'un parti politique. Ce même État, à travers ses représentants relayés par la presse, mènent une campagne de dénigration contre les communautés, les accusant d'être manipulées par des groupes terroristes d'extrême gauche, des O.N.G. étrangères et des universitaires (chiliens et étrangers), inventant même l'existence d'un prétendu " commandant " qui serait à la tête du mouvement de récupération des terres....
Cette attitude de la part de l'État chilien est clairement un manque de respect envers les milliers de Mapuche luttant aujourd'hui pour leur dignité et la justice, les pensant incapables de s'organiser de façon autonome, et selon leurs propres valeurs. Elle montre également son incapacité à mettre en oeuvre une politique pouvant répondre à la demande actuelle d'une frange importante de la population Mapuche au Chili.
La répression et la création d'institutions gouvernementales chargées de s'occuper des affaires indigènes - perpétuation de la politique indigéniste et paternaliste menée par l'État depuis 1993 - risquent d'être les réponses inadaptées à cette lutte pour la dignité et la reconquête des droits ancestraux du peuple Mapuche.
Certaines personnes que j'ai été amené à côtoyer durant deux ans de recherches universitaires dans la neuvième région, sont concernées par la vague d'arrestations évoquée précédemment. Je peux témoigner qu'elles ne font aucunement partie d'organisations terroristes, ni même politiques, ces personnes ont eu le courage de dénoncer la situation alarmante dont souffrent leurs communautés, en connaissance de quoi elles se sont engagées dans un processus de récupération de terres qui avaient été usurpées à leurs grands parents.
C'est pourquoi, aujourd'hui, je me permets de vous interpeller sur ces atteintes aux droits de l'Homme, ainsi qu'aux droits autochtones édictés dans la Convention N°169 de l'O.I.T. (d'ailleurs non ratifiée par le Chili) perpétrées par un pays prétendant avoir retrouvé la démocratie.
J'appelle à tous ceux qui seraient témoins de faits similaires (étrangers, chiliens, Mapuche) à en faire de même, collecter les témoignages afin de condamner les agissements de l'État Chilien auprès des tribunaux internationaux.
J'appelle également aux organisations, associations, individus à faire pression sur le gouvernement chilien actuel, afin qu'il arrête la répression dans les communautés et qu'il rende justice et dignité au peuple Mapuche.
Puisse ce témoignage avoir tout le poids et l'impact nécessaires auprès de l'opinion publique, ceci afin que le peuple Mapuche soit enfin reconnu et qu'il puisse récupérer sa terre, sa dignité et sa liberté.
Temuko, le 10 Mai 1999.