Editorial mars 2002

Diviser pour mieux régner
ou
comment provoquer une tuerie entre des familles de paysans Mapuche.

 

Des convois armés pour escorter les turbines d'un barrage hydroélectrique en plein territoire Mapuche Pehuenche, l'application de la loi anti-terroriste en réponse à l'incendie d'un véhicule privé, un journaliste catalan jugé trop gênant et expulsé du pays, des agriculteurs et entrepreneurs organisant un groupe paramilitaire sous le nom de "Trizano" (personnage tristement célèbre dans l'histoire de l'Araucanie pour la persécution qu'il a menée contre ceux qu'ils considérait comme des barbares : les Mapuche), un ministre de l'intérieur qui se prononce pour une "repacification de l'Araucanie" tandis que son secrétaire qualifie les groupes Mapuche protestataires comme une poignée de traîtres et de terroristes… Ce climat de Far West laisse penser qu'il existe aujourd'hui un consensus des classes dominantes (politiques et économiques) pour en finir avec le "problème Mapuche", en s'engageant clairement dans la voie de la négation et la répression des revendications Mapuche.

Pour ceux qui n'auraient pas suivi les actualités au Chili de ces derniers mois, peut être faut-il rappeler que, tandis que la politique indigène sous la présidence Lagos s'est caractérisée d'une part par une recrudescence de la répression policière contre les communautés réclamant leur droits territoriaux et politiques, et d'autre part par l'utilisation de dirigeants dépendant de ses structures d'assistance, organisations et communautés Mapuche ont continué leur longue marche pour récupérer leur terre. C'est à dire que la politique de la "carotte" menée par l'Etat chilien durant l'année 2001 n'a pas eu les résultats escomptés, et les revendications et récupérations territoriales se sont multipliées dans le même temps.

Il est un fait que l'état chilien, aujourd'hui, nie les demandes sociales, économiques, politiques du peuple Mapuche. A travers le renforcement des structures assistancialistes (on offre des crédits, des engrais chimiques, des lopins de terres, des petits projets productifs…) il crée de nouvelles dépendances au sein des communautés, tout en y accentuant les divisions entre les familles (généralement on favorise les membres qui collaborent au détriment de ceux qui sont les plus critiques). C'est ainsi que durant l'année 2001, la Banque Interaméricaine pour le Développement a octroyé un prêt de 80 millions de dollars au Chili pour qu'il puisse mettre en œuvre un politique généreuse de "développement indigène". Sans en demander l'avis aux organisations et communautés Mapuche, le ministère de Planification a mis en place un programme de petits projets, excluant tout achat de terres. Cette manière de faire n'a bien sûr pas plu aux organisations et communautés qui ont demandé plus de participations et surtout de pouvoirs de décisions. La réponse du gouvernement a été de réaliser une vaste enquête auprès des dirigeants de communautés reconnus officiellement, alors que 95% du programme était déjà défini. Avouons que l'état chilien est parvenu à travers cette formidable imposture, à une partie de ses objectifs, puisque peu à peu, les promesses pécuniaires aidant, il a réussi à rallier grand nombre d'organisations et dirigeants. C'est pourtant faire preuve d'ingénuité de croire que dans quelques années, lorsque les 80 millions de dollars auront été dilapidés (plus en frais de gestion que dans les projets eux-mêmes), les demandes politiques, sociales, économiques et territoriales du peuple Mapuche seront pour autant résolues.

L'autre exemple des contradictions et aberrations de la politique indigène expérimentée par le gouvernement chilien actuel est plus dramatique puisqu'il concerne un "fait divers récent" où 5 paysans Mapuche ont perdu la vie lors d'une violente altercation entre deux familles qui revendiquaient les mêmes terres dans la commune de San Juan de la Costa.

L'existence de conflits fonciers entre les membres d'une même communauté est courante, elle remonte presque à l'époque où l'état chilien créa le système de communauté (1885-1929), lorsqu'il assignait à chaque famille un chef et un lopin de terre. Dés lors, les découpages grossiers des terres et les hasardeux regroupements familiaux mis en œuvre par les fonctionnaires des institutions indigènes qui se succèdent n'ont fait qu'accentuer les tensions au sein des familles de plus en plus grandes installées sur des superficie de terres limitées. Dans les années 30, l'état chilien renforça ces conflits en créant des "tribunaux indiens" fréquentés principalement par les paysans Mapuche qui venaient réclamer des parcelles de terres occupées par des membres de leur propre famille. De sortes que les politiques de divisions des communautés (1930-1989) parallèlement menées par l'Etat chilien n'a fait qu'intensifier la déstructuration sociopolitique de la société Mapuche contemporaine, et augmenter les divisions en son sein.

Avec la promulgation de la Loi Indigène N°19.253 et la création de la CONADI en 1993, on aurait pu croire en un changement de cette politique indigène. Or dans la pratique, le "respect, la protection et la promotion des indigènes, leurs cultures, familles et communautés" (Paragraphe 1° de l'article 1° de la Loi Indigène), et plus particulièrement la politique d'achats de terres destinées aux indigènes (Paragraphe 2 de l'article 2 de la Loi Indigène) se sont révélés décevants, voire affligeants. L'apparition de nouvelles réclamations territoriales au cours des dernières années a obligé l'Etat chilien, à travers la CONADI, à négocier l'achat de terres pour les communautés en conflit, sans considérer les demandes politiques de celles-ci. Dans de nombreux cas, les pouvoirs publiques ont eu recours à des dirigeants fonctionnels et non traditionnels, ce qui a eu pour effet d'affaiblir la cohésion politique des communautés en conflit.

Mais jouer à "diviser pour régner" comporte ses risques.


En 1999, la CONADI a ainsi acquis une propriété de 5000 hectares pour la communauté Huilliche Choroy Traiguén de la zone de San Juan de la Costa, en omettant volontairement qu'une partie de cette terre était également réclamée, titres à l'appui, par la famille Lefian Marileo. Le 30 janvier 2002, des membres de la communauté Choroy Traiguen organisent une expédition punitive à la maisonnée des Lefian Marileo installée sur les terres en conflits… On retrouvera 5 corps inanimés autour de la maison. Comment en est-on arrivé à ce massacre ? Que s'est il passé entre 1999 et 2002 ?

D'abord, lorsque la famille Lefian Marileo est allée demander leur part de terre à la CONADI puis aux tribunaux de justice chilienne, celle-ci s'est trouvée face à une infernale bureaucratie kafkaïenne. La CONADI a refusé de prendre en compte les documents présentés par la famille. Puis la terre réclamée par les Lefian Marileo a été offerte à une autre communauté. Habitués à de telles pratiques de division, les fonctionnaires Mapuche et non-Mapuche de la CONADI étaient conscients des conflits que cela pouvait occasionner. Après le massacre du 30 janvier, aucun ne reconnaîtra sa responsabilité au drame.

Il faut donc croire que ce genre de situation est, à leurs yeux, normal et inévitable, et que leur politique d'achat de terres aux communautés n'est pas à remettre en cause. Il est certain que le drame de San Juan de la Costa crée un précédent, il ne sera pas étonnant de voir des situations similaires se répéter à Arauko, Malleko, dans l'Alto Bio Bio dans les prochains mois… L'Etat semble ainsi avoir trouver une solution définitive au problème Mapuche où le "diviser pour régner" a laissé place au "donner des terres aux Mapuche pour les enterrer".

 

 

Editoriaux précédents.